Saphir James

Publié le par Nickol-Kim

Saphir James


 

Chapitre 1

Les nomades


  Dans la chambre de quelques mètres carrés, au fond à gauche du camping-car, Saphir James venait juste de se réveiller. Il se redressa sur un coude et un filet de lumière vint éblouir ses yeux verts. Un sourire s’étendit sur son visage, le soleil s’était enfin levé sur la meilleure journée de l’année : celle de son anniversaire. Le douzième !

Il s’étira de tout son long, s’assit, gratta sa tignasse rousse ondulée, bailla, puis enfila ses chaussons dinosaure avant de se lever.

Il n’avait pas fait un pas hors de son lit, que le moteur du camping-car se mit en marche.

Saphir fronça les sourcils. Bizarre… Très bizarre même. Le réveil n'indiquait pourtant que sept heures du matin et son père préférait de beaucoup la conduite nocturne. D’autant que cela ne faisait que trois jours qu’ils étaient arrivés en ville. Où comptait-il se rendre ? Quelque chose ne tournait pas rond…

Au moment d’abaisser sa poignée de porte, l’adolescent pensa que peut-être cette année, son père voulait lui faire une surprise d'anniversaire ?

D’un pas rapide, il traversa le véhicule pour gagner l’habitacle conducteur. En plus de son père, il y trouva son chat qui, endormi sur le siège passager, lui chauffait la place.

— Allez grosse bête ! Oust ! lança-t-il gentiment.

De mauvaise grâce, l’animal céda le fauteuil à son maître. En revanche, à la seconde où le garçon fut installé, il grimpa s'installer sur ses genoux.

Sur l’autre siège, adsorbé par sa conduite, monsieur James n’avait pas encore daigné jeter un regard à son fils.

Cinq minutes passèrent ainsi dans une ambiance tendue, durant lesquelles l’adolescent eut tout le loisir de rayer de son esprit son idée de surprise : son père paraissait bien trop préoccupé pour cela.

— P'pa…, osa-t-il timidement, qu’est-ce qu’il se passe ?

L 'homme se crispa un peu plus à la question, mais ne répondit pas. Il poursuivit sa route sur quelques kilomètres, puis stoppa l’engin sur une aire de repos.

— Alors ? insista l’enfant. On s’est faits virer de la ville ?

La question pouvait paraître incongrue, et pourtant, la mésaventure s’était déjà produite.
Avec leur style de vie atypique et leurs haltes, en majorité dans de petits villages, Saphir et son père avaient pris l’habitude de se voir qualifiés d’étranges, d’inquiétants, de suspects... Autant de qualificatifs injustes, car ils n’auraient pas pu faire de mal à une mouche, leur seul crime étant d’avoir préféré la route au confort relatif d’une existence sédentaire.

Et malheureusement pour eux, ils ne demeuraient jamais assez au sein d’une même ville pour être perçus autrement que comme des parasites.

— Non, on ne s’est pas faits virer, répondit l’homme, crispé.

— Eh ben alors ? Qu’est-ce qu’il se passe ?

Les doigts du père pianotèrent quelques secondes sur le volant :

— Tu… Tu sais que ta mère avait une sœur n’est-ce pas ? se lança-t-il, posant enfin les yeux sur son fils.

— Ma… Ma mère ?

Surpris, le roux écarquilla les yeux. Jusque-là, elle avait toujours était une sorte de sujet tabou pour son père, alors s’il décidait de lui-même d’en parler, c’était que quelque chose de grave, sinon d’important, venait de se produire.

En dehors d’une poignée de photos, Saphir ne possédait rien de sa mère. D'ailleurs, il ne connaissait pas grand-chose d’elle. Plusieurs fois il avait bien tenté d’en parler avec monsieur James, mais sans grand succès. La seule information qu’il réussit à obtenir de lui fut qu’un jour, sa mère les avait abandonnés, comme ça, du jour au lendemain, fin de l’histoire.

De nature curieuse et loin de se satisfaire de ce semblant de réponse, le garçon, armé de son ordinateur, avait poussé ses recherches jusqu’à découvrir que son père avait grandement synthétisé l’histoire.

Enora James n’était pas seulement partie de chez elle : elle s’était évaporée. Depuis le jour de sa disparition, plus aucune trace d’elle n’avait été signalée dans le pays, ni physiquement ni administrativement.

Une enquête très sérieuse fut d’ailleurs ouverte au cours de laquelle monsieur James, bien qu’ayant lui-même déclaré la disparition, se retrouva suspecté d’assassinat. Heureusement, sans preuves, la police dut se résoudre à le laisser tranquille.

D’autres pistes furent bien sûr envisagées et des recherches lancées, mais sans résultat. Qu’était-il advenu d’Enora James ? La question demeurait sans réponse.

Dans le quartier résidentiel où la famille vivait à l’époque, les commérages allèrent bon train, et la rumeur selon laquelle Nolan James avait supprimé son épouse circula mieux que toutes les autres. L’atmosphère devint vite insupportable pour le pauvre homme.

Seul avec son fils en bas âge, soupçonné par tout son voisinage, le jeune père décida de tout plaquer. Il vendit en urgence sa maison, se procura un camping-car, embarqua son garçon et fila.

Sa décision acheva d’en persuader plus d’un de sa culpabilité. On alla jusqu'à l'accuser de fuir le « lieu du crime », ou de se cacher pour ne pas qu’on lui prenne son enfant.

Saphir, pensant comprendre pourquoi son père gardait ces informations pour lui, ne lui révéla jamais tout ce qu'il avait appris. Après tout, il lui faisait confiance, alors pourquoi prendre le risque de briser leur belle complicité ?

De plus, ses recherches l’avaient amené à une théorie expliquant la « fuite » en camping-car :

L’adolescent savait son père obstiné. Depuis près de dix ans maintenant, il sillonnait les recoins du pays. Ce n’était en rien une fuite, non. Il recherchait sa femme ! Saphir ne pouvait bien sûr pas le jurer, mais cette idée lui plaisait.

— Et c’est pour ça qu’on… Saphir… Saphir ? Est-ce que tu m’as écouté au moins ? s’indigna le père.

Trop absorbé par ses souvenirs, l’adolescent, un peu honteux, dût avouer qu’il n’avait pas entendu un traître mot.

— Fais un effort… Je sais qu’il est tôt, mais j’essaie de te dire quelque chose d’important !

— Désolé…

— je te disais que ta mère avait une sœur !

— Oui ? répondit-il, attendant la suite.

— Elle a eu une fille il y a quelques années, elle s’appelle Diane et elle a six ans. Il y a peu, elle a été placée en orphelinat. C’est là qu’on se rend aujourd’hui…

— Pourquoi ? s’exclama le jeune garçon. On ne la connaît pas du tout ! Et ses parents, qu’est-ce qu’il leur est arrivé ?

De plus en plus tendu, l’homme commença à se mordiller la lèvre. Son stress, contagieux, ne mit qu’une poignée de secondes à parvenir jusqu’à son fils, dont la jambe entama un tremblement qui fit tressauter le malheureux chat sur ses genoux.

— Ses parents…, reprit-il, hésitant. Quelqu’un les a assassinés…

— A… assassinés ?! répéta le roux, abasourdi.

— La petite a échappé au massacre en restant cachée au fond d’une armoire d’après ce que l’on m’a dit. Elle n’a plus prononcé un seul mot depuis.

Encore choqué, Saphir ne répondit pas. Son esprit commença à imaginer ce qu’il pourrait ressentir si une telle chose lui arrivait, mais il secoua aussitôt la tête, préférant chasser ces images très loin.

— Je n’ai appris la nouvelle que ce matin, en consultant mes mails. Les responsables de l’orphelinat ont, d’après eux, eu du mal à trouver comment me joindre, poursuivit le père.

— Mais… pourquoi c’est nous qu’on contacte ?

— Parce que pour une raison qui m’échappe, la sœur de ta mère m’a désigné comme tuteur de la petite. C’est pour ça qu’on y va, pour tirer cette histoire au clair.

Saphir, perturbé par l’annonce et ce qu’elle impliquait de bouleversements dans leurs vies, ne répondit pas.

— S’il s’avère que je suis réellement désigné tuteur, ils vont sans doute enquêter sur moi, pour savoir si je suis en mesure d’accueillir la petite, ce genre de choses. Et à mon avis, rien que le fait de vivre dans un camping-car risque de leur poser problème pour la garde…

— Pourquoi ? s’exclama le roux.

Ayant toujours vécu dans ces conditions, le jeune garçon ne voyait pas où se situait le problème.

— Parce que… C’est comme ça ! Ils pourraient trouver qu’il n’y a pas assez de place par exemple, que ce mode de vie est trop instable, ou un tas de choses du genre, tu comprends ?

Le roux haussa les épaules. Non seulement il ne comprenait pas, mais il trouvait toujours la chose aussi stupide.

Monsieur James Soupira et laissa tomber les tentatives d’explications. Dans le fond, lui aussi trouvait cela idiot.

La situation un peu éclaircie, le camping-car reprit sa route.

Une bonne heure passa, ponctuée par quelques questions de l’adolescent à propos de cette cousine tombée du ciel, auxquelles l’homme, pas vraiment plus informé que lui, peina à répondre.

Au bout du compte, agacé par le manque d’informations ainsi que par tout ce trajet au saut du lit, Saphir ne trouva plus rien à dire. Il commença à soupirer. Une fois, puis deux, puis trois…

— Je sais. La journée n’était pas censée se dérouler comme ça et je comprends que tu en ais marre mon grand, mais ça ne sert à rien de bouder.

— Qui a dit que je boudais ?

— Parce que tu ne boudes pas ?

« Pourquoi je bouderais ? Parce que t’as oublié mon anniversaire ? Parce que tu m’as pas demandé mon avis sur cette histoire ? Parce que ça fait plus d’une heure qu’on roule et que j’ai toujours pas déjeuné ? »

— Je boude pas, j’ai faim. Et je trouve le temps très long…, répondit-il finalement.

— Si tu le dis… Enfin si ce n’est que ça, tu seras ravi d’apprendre que nous allons bientôt faire une pause.

Quelques kilomètres plus tard, comme convenu, monsieur James quitta la route. Il bifurqua sur le parking d’un grand complexe commercial, puis gara son véhicule.

— Il est encore un peu tôt, c’est vrai, mais je pense que d’ici à ce que tu sois préparé et habillé, on pourra trouver un endroit ouvert où déjeuner. Je vais aller me dérouiller les jambes en attendant !

Il adressa un sourire à son fils et, après lui avoir gentiment ébouriffé les cheveux, quitta le véhicule.

Pas rancunier et plutôt pressé de manger, le roux se leva à son tour. Il fila dans sa chambre, rendant ainsi le siège à Grim, ravi.

Dans son placard, une vingtaine de tenues attendaient. Un peu perplexe, il se gratta la tête. Quels habits pouvaient bien être dignes d’un anniversaire, doublé de l’apparition d’une mystérieuse cousine ?

La question pouvait sembler futile, mais pour Saphir, c’était très sérieux. Ce qu’il portait devait refléter son état d’esprit. Il s’agissait donc de ne pas se tromper.

Le look vestimentaire était un sujet capital pour l'adolescent. D'ailleurs, trouver un style se rapprochant du sien relevait de la mission impossible, et pour cause : il confectionnait lui-même ses vêtements depuis ses neuf ans !

Cette année-là, suite à un incendie supposé accidentel, une partie du camping-car, comprenant principalement des vêtements, avait volée en cendres.Occupés à se baigner dans un lac sur fond de soleil couchant durant le drame, imaginez leur surprise de devoir stopper un feu à leur retour !

Une chance pour monsieur James, il avait, au contraire de son fils, une tenue de rechange dans l’habitacle avant. Cependant, l'enfant ne se laissa pas abattre pour autant et, réticent à l'idée de rester en slip de bain le reste de la soirée, se fabriqua à l’aide d’une paire de rideau, de ciseaux et de quelques épingles, sa toute première tenue.

Ce tragique événement se transforma pour lui en révélation, signant le départ d’une longue série de vêtements, chapeaux et accessoires en tous genres.

À dix ans, il reçut sa première machine à coudre en cadeau et travailla tant d’heures dessus, qu’à l’aube de ses douze ans, le titre de couturier expérimenté aurait pu lui être décerné sans problème.

Debout devant sa ribambelle de création le jeune garçon pliait, dépliait, agacé de ne pas trouver LA tenue de circonstance.

Une quinzaine de minutes plus tard, enfin prêt, il quitta le camping-car à son tour, plutôt satisfait de son accoutrement.

— Tiens, joli chapeau ! nota monsieur James, admiratif.

La création de son fils, loin d’être un simple couvre-chef, était pourvue de deux yeux rouges, ainsi que d’une rangée de dents faisant le tour de la bordure : C’était un chapeau monstre en tissu argenté, qui donnait l’impression que son porteur se faisait manger la tête.

— Ah ? C’est assez original tu trouves ? s’enquit le roux, très sérieusement.

— Assez original ou pas, je peux t’assurer que ce n’est pas commun !

À moitié satisfait de la remarque, Saphir lui offrit un demi-sourire.

— Au fait... Je sais que la situation n’est pas super et que j’aurai dû commencer par là mais... joyeux anniversaire, s’exclama le père.

— Je… je pensais que tu avais oublié, avoua le roux, soulagé.

— Bien sûr que non bêta, jamais je n’oublierai !

— Ça veut dire que j’aurai quand même un cadeau ?

— Évidemment que tu auras un cadeau ! Regarde un peu où nous sommes arrêtés. Si tu ne trouves pas ton bonheur ici, où le pourrais-tu ?

Ravi par cette perspective, c’est tout guilleret qu’il suivit son père en direction des commerces.

Assez rapidement, ils trouvèrent dans la galerie marchande, un petit café de viennoiseries/pâtisseries qu'ils occupèrent jusqu’à l’heure d’ouverture des autres magasins.

Cette année, monsieur James savait qu’il allait devoir trouver un très beau cadeau sachant ce qu’il s’apprêtait à demander à son fils.

Une heure durant, Saphir, surexcité, fouilla de manière intensive tous les recoins du grand magasin. De sa chasse aux cadeaux, le jeune garçon ressortit avec un gros assortiment d’étoiles et planètes phosphorescentes de toutes tailles, ainsi qu’avec deux livres traitant de voyages au centre de la terre.

Plutôt satisfait, il trottinait désormais dans les allées à la recherche de son père, s’imaginant déjà redessiner des constellations dans sa chambre.

— Saphir, viens voir ! appela monsieur James, en apercevant son chapeau à l’autre bout du rayon. Alors ? Tu as trouvé quelque chose ? poursuivit-il, comme son fils venait dans sa direction.

— Je peux avoir ça ? demanda l’adolescent, montrant ses trouvailles.

— Des étoiles ? Sérieusement ? Tu n’en as pas déjà ?

— Elles étaient toutes pareilles et en papier p'pa ! En plus j’avais sept ans quand je les ai eues… elles sont toutes déchirées ! Alors que celles-là sont en plastique, et de toutes les tailles, regarde ! lui fit-il remarquer, tout excité.

— Ça va, ça va, j’ai compris, ces étoiles-là sont supers mieux !

L’enthousiasme débordant de son fils face à une chose si simple le fit sourire.

— Vu ta réaction pour des étoiles et des livres, je me demande quelle tête tu vas faire devant mon cadeau !

— Un autre cadeau ? s'étonna Saphir, méfiant.

Devait-il se réjouir ou avoir peur ? Depuis quelques années, son père, niveau présents, avait pris l’habitude de lui faire des farces qui ne faisaient rire que lui. Le roux commençait à être fatigué de toujours se faire avoir.

— C’est pas encore les bêtes slips à carreaux qui grattent, hein p'pa ?

— Hmm, à toi de voir si tu y trouves une quelconque ressemblance, répondit-il.

L’adolescent cligna plusieurs fois des yeux, bouche béante, incrédule face à la boite que son père cachait jusque-là dans son dos.

— Je dois comprendre que ça te plaît ? sourit l'homme, moqueur. Sinon je peux toujours le reposer, tu sais.

— Non, non, surtout pas ! C’est génial... C’est vraiment pour moi ?! Je veux dire, c’est pas une de tes blagues ? s’enquit-il, suspicieux.

— Hé ! Mes blagues ne sont jamais cruelles ! se défendit son père. Ça fait trois ans que tu demandes un de ces caméscopes, j’ai juste estimé qu’aujourd’hui, tu étais assez mûr pour l’avoir !

Toujours un peu méfiant, Saphir ne fut entièrement soulagé qu’une fois les caisses passées et le paquet entre les mains. Il avait si hâte de rentrer pour essayer son cadeau, que voir son père traîner derrière lui l’irritait au plus haut point.

— P'pa, t’avances à deux à l’heure ! Qu’est-ce que tu fais ?

— À ton avis ? On est dans un centre commercial, je regarde les magasins !

— Dans ce cas, tu pourrais me passer les clés de la maison, que je rentre vite essayer la caméra ?

— Désolé, mais je vais avoir besoin de toi ici !

— Pourquoi ? Pour choisir mon gâteau ?

— Pas tout à fait…, entama l’homme, mal à l’aise. Il faut qu’on aille t'acheter... des vêtements.

Une boule se forma dans sa gorge au moment de prononcer les derniers mots. Saphir allait faire une crise, c’était certain.

Il grimaça, prêt à encaisser un flot de joyeusetés, mais étrangement, rien ne vint, aucune remarque.

Docilement, le fils suivit son père jusqu’à un magasin de vêtements, et ce n’est qu’après avoir fait deux pas dans le rayon enfant qu’il se manifesta enfin.

— Je croyais que c’était la caméra... mais visiblement c’est ça la blague pourrie d’anniversaire, cette année...

— J’aurai préféré que ça soit une blague aussi, crois-moi, mais hélas, non. On va devoir te trouver une tenue ici, répondit-il, sincèrement désolé.

— Je ne sais pas si ça t’a échappé, mais j’ai un tas de vêtements ! Et je les ai tous faits moi-même ! grinça-t-il, une nette pointe de colère dans la voix.

— Je le sais bien mon chéri, et je suis le premier à t’encourager dans cette voie..., se défendit l’homme. Mais là où nous allons, tu sais…, les apparences compteront sans doute beaucoup. Si on veut récupérer ta cousine, il va falloir se montrer irréprochables.

— Ça veut dire quoi ça ? Que je suis pas présentable ? Ça fait plaisir…

— Arrête, je n’ai pas dit ça. Tu sais très bien que j’adore ce que tu fais. D'ailleurs, je suis persuadé que si tu étais adulte, des gens paieraient pour assister à des défilés de tes créations... Seulement voilà, tu as douze ans et pour une assistante sociale, par exemple, le fait que je te laisse porter des vêtements si originaux peut lui donner à penser que je suis un peu irresponsable. Je n’ai pas envie de prendre ce risque.

— Hum…

— Il y a déjà tellement de choses dans notre façon de vivre qui pourrait poser problème… Autant éviter d’en rajouter.

Le rouquin roula des yeux. La situation l’énervait prodigieusement, mais son père avait l’air tellement embêté, qu’il consentit à porter des « vêtements d’humains » comme il les appelait.

Après une demi-heure de shopping plus ou moins chaotique, le père et le fils émergèrent du magasin presque aussi désappointés l’un que l’autre.

Saphir, parce qu’il ne se reconnaissait absolument pas dans ce jean et ce t-shirt choisis pour lui ; Monsieur James, parce que cette petite aventure lui permit d’apprendre que son fils de douze ans, portait du 8/10 ans.

— Ne t’inquiètes pas mon grand, lança-t-il, sur le chemin du retour au camping-car. Je suis persuadé qu’ils sont taillés grands !

Saphir soupira, désabusé.

— Nan, mais ça fait longtemps que j’ai arrêté de m’inquiéter à propos de ça tu vois. Je pense que ces trucs taillent… la bonne taille ! C’est moi qui suis minuscule.

— Qu’est-ce que tu racontes voyons, tu es tout à fait normal !

— P'pa... Ça fait presque deux ans maintenant que j’ai remarqué que les autres enfants de mon âge me dépassent…

— Tu sais, ça arrive ! Ils ont eu leur poussée de croissance avant toi, voilà tout, d’où l’écart de quelques centimètres. Tu les rattraperas plus tard.

— P'pa… Ils me dépassent d’une tête ! Même les filles sont plus grandes, c’est pas juste quelques centimètres ! Si j’avais pas les cheveux si roux, ni mes costumes, je serais carrément invisible parmi eux. C’est pareil dans chaque école, pas la peine d’essayer de me rassurer, je sais que je suis tout petit.

Monsieur James resta coi un moment. Fallait-il qu’il rajoute à la longue liste des éléments en sa défaveur, le fait qu’il n’ait jamais remarqué l’énorme retard de croissance de son garçon ?

— Je n’essayais pas de te rassurer, avoua-t-il, honteux. Je ne m’en étais pas rendu compte...

— C’est pas grave... Après tout, t’as pas vraiment de point de comparaison. La dernière fois que j’ai ramené un « copain » à la maison pour jouer, j’avais huit ans, alors bon...

— C’est vrai ça ! Pourquoi tu ne le fais plus ?

— Ben... ça fait trois mois que je ne suis pas allé dans une école, déjà. Et puis même, je me fais pas d’amis là-bas, alors je ne vois pas trop qui je ramènerais.

La réponse était sortie toute seule.

— Oh... je vois. Est-ce que ça t’embête que je t’inscrive à l’école ? questionna finalement, monsieur James, tracassé.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

— Tu m’as dit que tu n’avais pas d’amis… Alors je me demande si tu te fais embêter par rapport à ta taille ? Ou tes vêtements ? Ou autre chose ?

Saphir leva les yeux au ciel, un peu contrit. Il n’avait jusque là jamais parlé de ce qu’il vivait à l’école.

La plupart du temps, l’adolescent suivait son programme scolaire par ordinateur.
Néanmoins, comme monsieur James trouvait primordial pour lui de rester en contact avec des enfants de son âge, il l’inscrivait à l’école, dès qu’il le pouvait. Du coup, le roux avait bien dû poser ses fesses sur les bancs d’une quarantaine d’établissements.

Au primaire, son originalité amusait beaucoup les élèves. Il parlait avec tout le monde, se faisait pas mal d’amis, ou de camarades tout du moins.

Depuis l’entrée au collège, en revanche, les choses n’étaient plus si simples. Au milieu de ce tas d’adolescents aux hormones en ébullition, le jeune garçon faisait un peu office de défouloir ambulant. Il préférait donc passer le plus clair de ses pauses seul à la bibliothèque, pour s’assurer un minimum de tranquillité.

Après une expérience plus pénible que les autres dans un collège où, heureusement, il n’était resté que dix jours, Saphir avait hésité à en parler. Seulement monsieur James avait toujours l’air si heureux quand il réussissait à l’inscrire dans une école, qu’il préféra ne rien dire.

Finalement, dirigé de manière habile sur un autre sujet, le père n’obtint pas ses réponses.
Il n’était pas dupe pour autant, il savait bien que son fils venait d’esquiver la conversation. Cependant, n'ayant pas le cœur de le forcer à parler, il laissa couler pour cette fois.

Après l’acquisition d’un fraisier dans une pâtisserie à l’entrée du centre commercial, les James reprirent la route de meilleure humeur. Seul Grim, délogé du siège passager par Saphir et tous ses cadeaux, semblait vaguement bouder depuis le canapé.

D’ordinaire, l’adolescent finissait toujours par s’ennuyer ou somnoler durant les longs trajets, or, cette fois, son esprit fut tellement accaparé par ses présents qu’il ne vit pas le voyage passer. D'abord, il entreprit d'examiner son caméscope sous tous les angles et de noter dans un carnet tout ce qu'il voulait filmer avec. Puis il s'attela à déballer, compter et trier ses étoiles, avant de dessiner un plan de répartition des constellations qui orneraient bientôt sa chambre. Il était à ce point absorbé par sa tâche qu'il ne n'entendit pas que son père coupait le contact. Ce n’est que lorsqu’un éclair aveuglant déchira le ciel que le jeune garçon releva le nez de sa feuille.

À l’extérieur, le ciel grondait et les nuages, devenus d’un gris foncé, libéraient un rideau de pluie si épais que la rue en était devenue floue.

— Mais ! C’est quoi ce temps !? D’où il sort cet orage ? s’exclama-t-il, surpris.

Monsieur James écarquilla les yeux, stupéfait.

— Saphir... Ça fait au moins une heure qu’on roule sous ce temps pourri ! Comment as-tu pu être absorbé au point de rater un déluge pareil ?

Le garçon haussa les épaules. Il n’en savait rien lui-même.

— Dis..., il va falloir qu’on sorte sous cette douche ? J’ai pas de manteau d’humain moi !

— C’est vrai, mince ! Hum... Prends donc un parapluie et reste bien dessous, ça fera l’affaire. lui répondit son père, quittant son siège pour enfiler un pardessus.

L’adolescent se leva à son tour. Il partit farfouiller dans sa chambre, puis en ressortit les bras chargés de parapluies, pas vraiment convaincu.

— Bon. Je prends lequel du coup ? Grenouille ? Panda ? Poussin ? Celui...

— Ça va, c’est bon Saphir, laisse tomber, le coupa son père. Tu vas prendre le mien.

Il tendit à son fils un gros parapluie noir, ce qu’il y avait de plus classique, puis ouvrit la porte du camping-car.

Pile à ce moment, un nouvel éclair transperça les nuages, immédiatement suivi d’un grondement tonitruant.

Surpris, Grim sursauta. Les oreilles basses, il quitta le canapé en vitesse et fila se réfugier dans la chambre de son jeune maître, par la petite chatière installée au pied de la porte.

— Eh ben il est pas passé loin celui-là, hein p'pa ? frissonna le roux. T’es sûr qu’il faut qu’on y aille maintenant ? C’est pas loin, au moins ?

— On est passés devant, je dirais qu’on en a pour cinq minutes environ. J’ai prévenu qu’on passerait vers quatorze heures pour voir la petite et il est déjà quatorze heures dix, alors…

Saphir s’approcha de l’entrée et tendit son parapluie devant lui, prêt à l’ouvrir, quand un coup de tonnerre monstrueux fit vibrer le camping-car. Apeuré, il recula. Il tremblait un peu et, dans sa précipitation, s’emmêla les pieds et se retrouva sur les fesses…

— Ça va ? s’enquit son père.

— Ouais, mais je crois que je vais pas le prendre ton parapluie. Y a un gros bout métallique en haut de ce machin. Je préfère être trempé plutôt que rôti ! trancha le garçon, en repoussant l’objet.

— Bon... Dans ce cas, prends mon imper, soupira-t-il.

— Pas la peine, j’ai une autre idée !

Le roux fila en direction de sa chambre et en ressortit avec un rouleau de tissu large d’une cinquantaine de centimètres.

— Tu comptes t’enrouler la dedans ? demanda monsieur James, perplexe.

— C’est de la toile cirée ! C’est imperméable. 'Suffit que j’en déroule un peu et je pourrai m’abriter dessous.

— Bon, c’est parfait alors !

L’homme fit signe à son fils de venir près de la porte.

— À trois tu sors, OK ? Tu vas vers la gauche et tu t’abrites sous le premier hall d’immeuble ou renfoncement venu. Je te rejoins, dès que j’ai fermé la maison.

— D’accord…

Après le décompte de son père, le garçon, armé de sa toile cirée, s’extirpa courageusement du véhicule. Oscillant entre la marche et la course, il n’arrivait pas à se décider. Courir pour être plus vite à l’abri ou aller lentement pour minimiser les risques de se faire foudroyer ? Son cerveau un peu paniqué eut bien du mal à définir un ordre de priorité et c’est à un rythme un peu erratique qu’il parvint jusqu’à l’avancé d’une boutique.

Une minute plus tard, émergeant du rideau de pluie, son père le rejoignait. Courbés par le poids du déluge et collés l'un à l'autre, ils continuèrent leur route dans un silence concentré. Quand ils arrivèrent à destinations, ils étaient trempés de la tête aux pieds.

— « Foyer pour l’enfance G.S », lu Saphir, au moment de passer la porte d’entrée. C’est un foyer ? C’était pas censé être un orphelinat ?

— C’est un orphelinat ! Le terme a juste changé, lui apprit son père.

— Ah…

Les James passèrent quelques minutes à tenter de s’égoutter sur le paillasson. En observant le long couloir qui menait à l’accueil, le roux ressentit une pointe de déception. Il n’imaginait vraiment pas ça comme ça. Dans sa tête, un orphelinat ressemblait au cliché de la vieille bâtisse sombre, en pierre, ou régnait une atmosphère lugubre. Pas à une construction en préfabriqué, avec des couloirs pastels et du lino au sol.

— C’est bon, je crois que je ne goutte plus, on va pouvoir y aller ! lança monsieur James, déposant son pardessus en boule derrière une plante de l’entrée.

Le plafond du couloir était entièrement constitué de vitres, qui offraient une vue de premier choix sur l’orage. Le roux se surprit à penser que par temps plus clément, l’effet devait être des plus apaisants.

Monsieur James, lui, n’y porta qu’un bref regard. En revanche, les affiches et dessins d’enfants qui tapissaient les murs retinrent son attention.

Brusquement, un coup de tonnerre monstrueux se fit entendre. Par réflexe, Saphir se colla plus près de son père.

— Mais qu’est-ce que c’est que cet ora… ?

Avant qu’il ne puisse finir sa phrase, un nouveau coup sourd retentit, aussitôt suivi d’une coupure de courant généralisé du bâtiment. Çà et là, des bruits de pas précipités, ainsi que des cris d’enfants, commencèrent à se faire entendre.

Le roux se trouvait à présent si collé à son père qu’ils auraient presque pu passer pour des siamois. Il n’était peut-être qu’un peu plus de quatorze heures, mais malgré le toit vitré, le ciel, si noir, ne permettait pas à la petite famille de distinguer grand-chose.

Saphir balaya le couloir du regard et un sourire de satisfaction involontaire s’étendit sur son visage. C’était ça ! Maintenant l’endroit ressemblait à un orphelinat tel qu’il l’imaginait.

Pas vraiment rassuré, monsieur James attrapa la main de son fils et pressa le pas. Probablement dû à la coupure de courant et aux cris des enfants affolés, lorsqu’ils arrivèrent à l’accueil, ils trouvèrent un bureau vide.

— Alors ? On fait quoi maintenant, p'pa ?

L’homme désigna du doigt une rangée de quatre chaises, dans un renfoncement de la pièce.

— On va aller s’asseoir là-bas et attendre. Il n’y a que ça à faire malheureusement.

— Hum… J’espère que Grim n’aura pas trop peur tout seul, s’inquiéta le roux.

— T’en fais pas pour lui, il n’a rien à craindre.

— J’espère…

Quelques minutes passèrent. Un peu impatient, le jeune garçon commença à balancer ses pieds sous sa chaise.

— C’est fou qu’il fasse sombre comme ça en pleine journée ! T’as déjà vu un orage si noir, p'pa ?

— Franchement ? Je t’avouerai qu'un comme ça, non, je ne crois pas en avoir déjà vu.

Cinq nouvelles minutes s’écoulèrent durant lesquelles Saphir eut le temps de soupirer d’ennui une dizaine de fois. Puis, une femme arriva dans la pièce, tenant à bout de bras une pile de draps bien plus haute qu’elle. La pauvre marchait en crabe et cherchait à tâtons le rebord du comptoir à l’aide des deux doigts de sa main droite, les seuls qu’elle avait réussi à libérer.

— Euh… excusez-moi ? l’interpella monsieur James.

Surprise, se croyant seule, la jeune femme laissa échapper un cri de stupeur et lâcha son chargement.

— Qui… qui est là ? demanda-t-elle le plus fermement possible, pour se redonner une contenance. Je suis désolée d’avoir crié de la sorte, c’est que je suis un peu nerveuse avec cet orage… Je peux vous aider ?

— Y a pas de mal… Et, oui, je crois bien que vous pouvez m’aider. À vrai dire, je suis venu voir la petite Diane Lohen, admise ici il y a deux mois, suite à l’assassinat de ses parents. Je suis son oncle, Nolan James.

— Je vois, répondit-elle, reconstituant sa pile. Attendez ici, je vais chercher un responsable, d’accord ?

Monsieur James acquiesça, mais sans lumière, il doutait que la jeune femme ait pu le voir. Elle déposa en vitesse ses draps sur le comptoir et les quitta sans rien ajouter.

La directrice arriva une lampe électrique à la main quelques instants plus tard. Elle s’excusa pour les désagréments et invita Saphir et son père à la suivre jusqu’à son bureau, au premier étage.

— Asseyez-vous, je vous en prie !

Dociles, l’adolescent et son père s’exécutèrent avec une synchronisation quasi parfaite, tandis que de son côté, la directrice, lampe calée entre les dents, fouillait ses tiroirs à la recherche du bon dossier.

— Ah ! Voilà ! s’exclama-t-elle. Alors voyons, la fillette est au deuxième étage actuellement, chambre trente-neuf. Jusque tout récemment, elle la partageait avec une autre pensionnaire qui a rejoint sa nouvelle famille la semaine dernière. Elle est seule depuis, et ne semble pas enthousiaste à l’idée d’avoir une nouvelle camarade.

— Bien… Et, à part ça ? Est-ce qu’elle va bien ? Parce que le mail que j’ai reçu disait que la petite était… muette. Est-ce toujours le cas ?

— Hum… Il semblerait qu’elle n’ait toujours pas retrouvé l’usage de la parole, effectivement, répondit-elle, feuilletant les pages concernant le suivi psychologique de Diane.

— Euh... Excusez-moi, mais vous ne semblez pas connaître cette petite, je me trompe ?

Interloquée, la femme rajusta sa frange et ses lunettes.

— Monsieur James, entama-t-elle, austère. Je suis responsable de tout ce bâtiment. Comprenez bien que je ne peux pas me rappeler avec précision de trois cents enfants. C’est pour cela que les dossiers sont établis !

Une légère tension s’insinua entre les deux adultes, presque aussitôt tuée dans l’œuf par l’intervention de Saphir :

— P'pa… Est-ce que je peux aller aux toilettes ? Je crois en avoir vu sur le chemin.

— Très bien…, accepta son père, d’une voix hésitante. Mais ne va pas te perdre, et reviens vite !

— Okay !

— Les toilettes les plus proches sont en face de l’escalier, ajouta la directrice.

— Merci, je reviens vite, assura le roux, en quittant la pièce.

Nolan, ayant suivi sont fils des yeux, les reporta vers la responsable qui lui tendait à présent deux pages du dossier de Diane, ainsi que la lampe de poche.

— Si vous voulez consulter vous-même les détails de son admission.

— Merci…

Dans le même temps, elle alluma son ordinateur portable, et en profita pour consulter les notes que son assistant avait rédigées suite à ses échanges de mails avec monsieur James.

— Si je me réfère à ce que je lis, vous voulez entamer les démarches pour devenir le tuteur de diane ? interrogea-t-elle, après que l’homme ait reposé les feuilles sur le bureau.

— Bien sûr ! affirma-t-il avec une véhémence qui fit sursauter la responsable. Nous sommes la seule famille qui reste à cette fillette, comment pourrais-je encore me regarder si je la laissais là ?

— C’est une réaction très honorable de votre part, mais prise sur le vif, sans aucun recul. Entendez-moi bien, je ne dis pas que vous n’y avez pas réfléchi, pas plus que je n’essaie de vous décourager. Seulement nous devons être certains que vous ayez mesuré l’engagement que cela requière, histoire de ne pas faire souffrir cette petite pour rien.

— Je suis absolument certain de vouloir m’occuper de cette enfant. Je sais très bien que cela implique de gros changements, mais je suis prêt à les faire.

— Encore une fois je trouve que c’est tout à votre honneur. Maintenant, je dois aussi vous prévenir, ce n’est pas parce que les parents de Diane ont émis le souhait de faire de vous le tuteur, qu’il vous suffit d’accepter pour repartir avec l’enfant sous le bras.

— Ce qui me semble logique…

— Je le précise, car la chose ne coule pas de source pour tout le monde. Vous allez subir une inspection plus que minutieuse. Vous, vos ressources, votre emploi, votre habitation, etc, rien ne sera laissé au hasard. Car au final, ce sont les conditions de vie de l’enfant qui primeront sur le reste.

Monsieur James acquiesça sans rien ajouter, essayant de mesurer le nombre de choses qu’il allait devoir changer dans son mode de vie.

— Je ferai ce qu’il faudra !

— Eh bien, c’est parfait ! conclut-elle, s’autorisant un sourire, qui éclaira son visage sévère. Avec cette coupure de courant, poursuivit-elle, je ne peux pas vous sortir les documents concernant les démarches et conditions à réunir pour l’obtention de la garde, en revanche, je peux toujours vous en parler de vive voix.

— Euh… Oui, bien sûr, bredouilla monsieur James. Par contre, je vous avouerai que la raison première de ma visite d’aujourd’hui, c’était de pouvoir rencontrer Diane.

— Je me doute bien, mais dans ces conditions, je ne pense pas que quiconque puisse « voir » quoi que ce soit. Nous risquerions surtout d’effrayer les enfants.

— C'est juste... soupira-t-il. Allons-y pour la lecture des documents, alors.

Publié dans Saphir James

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